La trame du Trompette

Si vous avez le temps, lisez „Le Trompette de Seckingen„, traduit et mis en vers français par Alfred Ribeaud.
Si vous êtes pressés, voici un résumé qui rend une idée assez fidèle de ce que c’est.

L’action se passe pendant les années qui suivirent la guerre de Trente Ans; le cadre, c’est d’abord la Forêt-Noire, le Rhin dans les environs de Säkkingen, le héros, un de ces étudiants voyageurs, si nombreux durant le moyen âge, et dont la race ne s’est pas encore tout à fait perdue. – Un cavalier de bonne mine, jeune et blond, l’épée au côté, une trompette dorée en bandoulière sur un long manteau gris, chevauche à travers la forêt. Assailli par une bourrasque de neige, il perd sa route; mais le vent s’apaise, la nuée se déchire, il aperçoit dans un [78] magnifique horizon le Rhin, les Alpes helvétiques; il oublie toute inquiétude, attache son cheval à un arbre, fait sauter son chapeau en l’air, embouche sa trompette, et salue le fleuve par une joyeuse fanfare retentissante qui roule d’échos en échos le long de la vallée. Tandis qu’il sonnait sa fanfare, le digne curé d’un village voisin vient à passer et offre au jeune étranger l’hospitalité de son presbytère. […] Les toiles d’araignée recouvraient ses livres de controverse, mais partout où il était besoin d’un secours, d’une consolation, il accourait, avec un message authentique de paix et de pardon, ne souhaitant pour lui d’autre récompense que la vénération des enfants et le dernier sourire des moribonds. Arrivés au presbytère, le curé régale son hôte d’une truite, d’un jambon frais et d’un poulet rôti, et dès que celui-ci eut apaisé sa faim gloutonne, il le fit asseoir sur le petit banc derrière le poêle, l’engageant à étendre les jambes, à se mettre tout à fait à l’aise, et le priant, par une citation d’Homère, – car l’abbé est bon humaniste, – de lui dire quelle personne il est, de quelle famille, d’où il vient, où il va.

Werner Kirchhof, c’est le nom du jeune homme, raconte qu’il étudiait le droit à Heidelberg, sa patrie, et cultivait de préférence l’art de la trompette, en même temps que la poésie, voire la métaphysique, en compagnie du bouffon du landgrave, le nain Perkeo, dans la grande cave du château, près du [79] tonneau gigantesque. Un jour qu’il était sorti de cette conférence, l’esprit plus troublé que d’habitude par les fumées du vin, il aperçut accoudée à un balcon la belle comtesse palatine Léonore, et osa lui faire une déclaration d’amour dans un sonnet improvisé. L’impromptu ne fâcha point la comtesse ; mais l’audacieux poète fut chassé de l’Université et dut quitter la ville, « ayant auparavant payé toutes ses dettes, ce qui est rare en pareil cas ». Le voilà donc errant par monts et par vaux, sans but et sans fortune. Il demande conseil au curé, qui choque son verre contre le sien et lui dit en souriant : « C’est demain la fête de saint Fridolin, à Säkkingen, la ville voisine. Allez prier saint Fridolin, patron des jeunes gens dans l’embarras; nul ne l’a jamais imploré en vain ». Et Werner partit, emportant les vœux et les bénédictions du bon prêtre.

C’est la fête de saint Fridolin, le saint venu des contrées lointaines de l’Irlande, le patron vénéré de la vallée du Rhin. Le soleil de mars s’est mis de la partie, tout Säkkingen est en habits de fête, les cloches sonnent à plein carillon, on entend le doux et solennel grondement de l’orgue retentir autour de la cathédrale. Chapeau bas, Werner s’avança jusque sous le porche, la procession défilait, douze enfants portaient les reliques du saint enfermées dans un cercueil orné d’or et d’argent, et chantaient un cantique : « Fridolin ! Fridolin ! ». Suivaient les notables de la ville, après eux les dames du grand chapitre, à leur tête, l’abbesse princière, qui fut jeune et [80] belle il y a bien des années, et grommelait entre ses dents : « Fridolin, excellent saint, que ne peux-tu me rendre ma jeunesse ! » Parait ensuite une théorie de jeunes vierges chrétiennes, vêtues de blanc, qui portent la bannière de Marie, mère de Dieu. Une seule entre toutes attire comme l’aimant les regards du jeune trompette ; elle est blonde et svelte, un bouquet de violettes lui sert de coiffure, l’éclat de son visage transparaît sous la blancheur du voile : Werner se sent blessé d’amour. Le soir venu, jeunes gars et jeunes filles dansaient en l’honneur de saint Fridolin, les cabarets fourmillaient de buveurs. Werner tout pensif, errait sur la rive du Rhin à la clarté des étoiles : soulevant au-dessus des eaux sa tête humide, le fleuve lui apparut : « Celle que tu aimes, lui dit-il, se nomme Marguerite; elle est la fille du baron dont le château se dresse sur mes bords et dont tu vois d’ici une fenêtre, éclairée du dedans, briller dans la nuit comme une étoile conductrice ».

Tandis que Werner écoutait le vieux Rhin, le baron châtelain était étendu près d’un feu clairet, dans une chambre haute, lambrissée de chêne sculpté, au milieu des portraits de ses poudreux ancêtres. Ancien colonel de la guerre de Trente Ans, ce vieux guerrier à la moustache grise, le front sillonné d’une balafre, jurait comme un reître à chaque élancement de la goutte qui tourmentait son pied gauche. Assise près de lui, les yeux baissés sur son ouvrage, sa fille Marguerite écoutait ses longs récits de batailles, puis [81] l’aventure de son mariage; comment, prisonnier des Français au fort de Vincennes, il fit la conquête de sa défunte femme, Mlle Montfort du Plessis, qui était venue avec tout le beau monde de Paris voir les Allemands fumer des pipes, – car le tabac était alors une nouveauté. Grâce à son talent de fumeur, l’ours allemand fut préféré à tous les lions parisiens… Le baron en était à cet endroit de son récit, quand le bruit éclatant d’une trompette, qui sonnait la charge et l’hallali, vint l’interrompre. II dressa l’oreille comme un vieux cheval de bataille… Marguerite se pencha en vain à la fenêtre et ne put distinguer Werner, caché par l’ombre de la grosse tour.

Le lendemain, dès l’aurore, Antoine, le fidèle cocher, reçut l’ordre de rechercher le trompette inconnu dans toutes les auberges de la ville. Le baron n’eut pas de cesse qu’on ne lui eût amené l’étranger, qu’il créa son secrétaire et son trompette en titre, car il était mélomane passionné […]. Werner jouait donc au baron des airs favoris. [82] Dans la petite chambre qu’il occupait au sommet du donjon, il se trouvait le plus heureux des hommes et des trompettes. Marguerite, en mainte occasion, lui témoignait sa bienveillance : dans une partie de campagne que les habitants de Säkkingen entreprirent, par une belle matinée de mai, sous la conduite du baron, elle couronna le musicien aux applaudissements de l’assemblée, et lui serra la main un jour qu’il avait secrètement organisé un concert pour la fête de son père. Elle-même devint l’élève du trompette ; et le baron, d’abord contrarié, finit par se réjouir d’entendre Marguerite lui corner la charge aux oreilles.

Cependant les paysans de la Forêt-Noire, accablés d’impôts et de misère, préparaient une jacquerie, à la grande joie de maître corbeau, qui se délectait dans l’espérance d’un régal de chair fraîche. La guerre civile éclatait et fournissait à Werner l’occasion de déployer un courage téméraire : une blessure qu’il reçut en repoussant l’attaque du château mit ses jours en danger, et cette circonstance exalta les sentiments de la jeune fille. Bientôt ils échangèrent le premier baiser, en présence du chat de la maison, nommé Hiddigeigei, qui, se grattant le front avec sa patte, se posait à ce propos des questions embarrassantes […]. [83] Ce premier baiser des amants évoque dans l’imagination du poète une vision paradisiaque […]. Le premier baiser une fois pris et rendu, M. Scheffel renonce à compter, « l’amour et la statistique ayant, par malheur, des rapports tendus ».

Encouragé par de tels gages, le jeune trompette s’enhardit jusqu’à demander au noble baron la main de sa fille. Mais, dès les premières ouvertures, le vieux colonel féodal se hâte d’expliquer à l’humble secrétaire que la fusion des classes et le croisement des races ne donnent comme résultat que des générations abâtardies, qu’une fille de si haut parage ne peut épouser un simple trompette. Le cœur gros, [84] l’amoureux, éconduit, plia sa légère valise, sella son cheval, sonna une triste fanfare d’adieu et disparut au tournant de la forêt. Déception de la belle et généreuse Marguerite, qui se disait en soupirant : « Eût-il terre, castel, et soixante-douze quartiers, serait il donc plus joli garçon ? »

Au bout de quelques années, nous retrouvons le trompette de Säkkingen fixé à Rome. Fidèle à un amour sans espoir, il résiste aux beaux yeux des Romaines et, au stylet des bravi, et fait éprouver à l’un d’eux « de quelle façon une lame allemande résonne sur un crâne welche ».

Un intermezzo lyrique interrompt, en cet endroit, la suite du récit épique. Chacun des personnages exprime, dans de courtes pièces, les sentiments secrets de son âme. Plein de mélancolie, Werner rêve à la patrie, à la bien-aimée […].

Bientôt, à bout de ressources, notre héros entre [85] au service du pape Innocent XI et devient maître de chapelle des chanteurs de la Sixtine. C’est en cette qualité que, le jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, il traverse Saint-Pierre, conduisant son troupeau languissant d’enfants de chœur efféminés. Au dehors, jaillissent les belles fontaines; sur les degrés de l’église se pressent tous les grands personnages de Rome. Cette grasse éminence au visage en pleine lune et au double menton, appuyée sur un domestique galonné, c’est le cardinal Borghèse, « ami du classique et du bucolique ». Cet autre, orné d’une chaîne d’or, qui secoue sa perruque comme un Jupiter olympien, c’est le cavalier Bernini. Voici venir Salvator Rosa et près de lui la reine Christine de Suède : tous se pressent sur le passage du cortège papal. Hallebardiers, suisses, capucins, franciscains, cardinaux dont les queues de robes écarlates traînent sur le pavé de marbre, gardes nobles, l’épée nue, précèdent le pape porté sur sa chaise, au milieu des pages qui balancent les longs éventails de plume de paon. Le maître de chapelle bat les premières mesures, le chant de Palestrina retentit; tout à coup, une émotion se produit dans la foule : c’est une femme qui se trouve mal, et cette femme n’est autre que Marguerite, venue à Rome pour se distraire, sur le conseil des médecins, en compagnie de l’abbesse princière de Säkkingen. Dans la tribune des chanteurs de la Sixtine, elle venait de reconnaître son cher trompette d’autrefois.

L’évanouissement d’une si belle personne attira [86] les yeux du Saint-Père. Mis au courant de l’aventure, édifié sur les bonnes mœurs de son maître de chapelle, il lève le seul obstacle qui s’opposait à l’union des amants, en créant Werner Kirchhof chevalier et marquis de Campo-Santo. Les deux fiancés, agenouillés aux pieds du Saint-Père, dans les jardins du Vatican, reçurent sa bénédiction. La vieille abbesse pleurait si fort « que le gazon, étonné, regardait le ciel pour voir s’il ne pleuvait pas ». Bientôt le fidèle cocher Antoine fit claquer joyeusement son fouet et ramena ses maîtres à petites journées sur les bords du Rhin, vers le manoir patrimonial. […]

Extrait de : Jean Bourdeau, Poètes et humoristes de l’Allemagne.
Hachette : Paris 1906, pp. 77 – 86